• «Le peuple est roi, mais le roi est nu et il le sait»

      

    Cela fait bien longtemps que je n'avais publié d'article sur ce site politique, depuis avant les élections présidentielles.
    L'élection de Macron paraissait probable, après avoir rêvé un moment.
    Comme je l'avais dit par ci par là, l'important c'était les élections législatives.
    Je laisse excellent article d'Henri Guaino en parler...

    Henri Guaino : «Le peuple est roi, mais le roi est nu et il le sait» 


    Tribune d’Henri Guaino parue dans Le Figaro du 16 juin 2022
     

      

      

    À la veille du second tour des législatives, Henri Guaino nous livre ses réflexions et ses propositions 

      

      

    Dimanche soir, à l’issue du second tour des élections législatives, quel que soit le résultat, on commencera, c’est devenu une habitude, par entendre sur les plateaux de télévision des commentaires sur l’abstention massive. On y donnera quelques leçons de civisme à tous ceux qui n’auront pas voté. On y dira peut-être que ceux qui ne vont pas voter n’ont pas le droit de se plaindre. On y répétera sans doute que l’éventail de l’offre politique est suffisamment large pour que chacun puisse y trouver son compte. Quelques-uns proposeront de faire revenir les électeurs, en particulier les jeunes de 18 à 24 ans qui aux trois quarts ne votent pas, grâce au vote par correspondance ou au vote en ligne qui leur éviterait d’avoir à faire l’insupportable effort d’un déplacement jusqu’à l’isoloir. D’autres proposeront de changer le mode de scrutin en instaurant un scrutin uninominal à un tour, ou la proportionnelle, ou en remplaçant la démocratie représentative par la démocratie participative avec des panels de citoyens tirés au sort. Et l’on aura sans doute droit enfin, comme d’habitude, au sempiternel couplet de ceux qui depuis soixante ans rêvent de liquider la Ve République. Mais très vite on passera, comme lors des dernières élections régionales, au commentaire des seuls pourcentages. Et l’on oubliera de s’interroger sérieusement sur ce qu’ont bien pu vouloir dire ceux qui ne sont pas allés voter.

    Et une fois encore, on escamotera l’essentiel. Une fois de plus, on se satisfera de l’idée qu’au fond les Français de plus en plus individualistes, de moins en moins habités par l’esprit civique, ne méritent pas la démocratie, sans se poser la question de savoir si notre démocratie, telle qu’elle est devenue, mérite que les Français s’y impliquent. On n’a pas tellement évolué: encore et toujours, il y a beaucoup de gens qui ne peuvent s’empêcher de penser que quand la démocratie est malade, c’est le peuple qu’il faudrait changer. Certes, le peuple n’a pas toujours raison, la majorité encore moins. Mais le peuple a toujours le dernier mot. C’est pourquoi il faut se préoccuper sérieusement de ce qu’il pense.


    À l’issue de ce nouveau rendez-vous démocratique manqué, après tant d’autres, après les européennes, après les municipales, après les régionales, après la présidentielle, il est presque certain que l’on ne prendra pas au sérieux ce qu’exprime une telle abstention, cette eau dormante de la démocratie qui n’attend qu’un coup de vent pour devenir tempétueuse.

    On parlera sur un ton angoissé de ce que l’on appelle la montée des extrêmes qui au premier tour ont recueilli presque la moitié des suffrages exprimés, «horresco referens», comme disaient les anciens, et qui mettent en danger la République et la démocratie. Les spectres du fascisme et du stalinisme hanteront les plateaux. Ceux qui les invoqueront feront comme les enfants gâtés de Mai 68 qui s’essayaient à la révolution en criant «CRS SS» parce que leurs parents et leurs professeurs ne leur avaient pas bien expliqué ce qu’avait été réellement un SS. Cela évitera de parler de la radicalisation de toute la société, de tous les comportements politiques, sociaux, religieux, et de s’interroger sur ses causes qui ne se trouvent pas seulement dans les réseaux sociaux.

    Radicalisation du parti de l’ordre qui a une peur obsessionnelle du désordre. Radicalisation du parti du désordre qui a une phobie de l’ordre et qui voit dans sa destruction la possibilité d’une utopie révolutionnaire qui accoucherait de lendemains qui chantent et dont l’histoire nous apprend pourtant qu’ils ont le plus souvent viré au cauchemar. Radicalisation même de l’abstentionnisme comme rejet de ce que de Gaulle, au temps de la IVe République, appelait le «système». Mais du temps de la IVe, quand ce grand cartel électoral de la droite, du centre et de la gauche socialiste que l’on appelait la troisième force verrouillait les élections, les électeurs exprimaient leur opposition par le vote protestataire, gaulliste, poujadiste, communiste, mais avec des taux de participation de l’ordre de 80 %. Et le système de la IVe ne s’est pas débloqué dans les urnes mais par le 13 mai au seuil de la guerre civile.

    Ce rappel devrait tourmenter un peu ceux qui ne réfléchissent qu’en termes de coalition majoritaire au Parlement sur le modèle de la troisième force. Car la crise de la démocratie, la crise de la politique, c’est aussi un engrenage. Aujourd’hui, on a le vote protestataire plus l’abstention de plus de la moitié du corps électoral et, au fond, personne ne semble réellement ni chercher à savoir comment nous en sommes arrivés là, ni où cela nous mène.


    Dimanche soir, et dans les jours qui suivront, on fera de nouveau semblant de se pencher sur le problème. La thèse dominante sera sans doute, comme toujours depuis des décennies, que si la démocratie est en crise c’est parce qu’il n’y a pas assez de démocratie, pas assez d’Europe, pas assez de mondialisation, pas assez de libre-échange, trop d’exception française, trop de tradition colbertiste, trop de jacobinisme, trop d’héritage napoléonien, trop de verticalité gaulienne, et que la France doit davantage ressembler aux autres démocraties, comme si les autres se portaient beaucoup mieux, comme si les institutions britanniques n’étaient pas aussi déréglées que les nôtres, comme si le Capitole n’avait pas été pris d’assaut sous le regard stupéfait du monde entier. On nous répétera sans doute qu’il n’y a pas assez de décentralisation, pas assez de proximité. Des responsables politiques annonceront même, une fois de plus, qu’ils vont rebâtir un projet national à partir des territoires, comme si 35.000 projets communaux plus 100 projets départementaux plus 18 projets régionaux pouvaient faire un projet national, comme si la participation aux élections régionales de 2021 n’avait pas été de seulement un tiers, démontrant ainsi à quel point la décentralisation occupait toutes les pensées. Et on ne parlera pas de la nécessité de revenir sur l’interdiction qui se révèle délétère du cumul des mandats qui coupe le national du local et le local du national.

    On nous resservira comme un progrès démocratique la discrimination positive, le peuple ramené à une juxtaposition de communautés, le droit des minorités non comme une limite à la toute-puissance de la majorité mais comme une norme à laquelle la majorité doit elle-même se soumettre. Et on représentera comme stade ultime de la démocratie une société entièrement réglée par des autorités indépendantes et des juges qui fabriquent le droit eux-mêmes dans l’entre-soi de ce qu’ils nomment «le dialogue des juridictions». Le comble de la démocratie: la démocratie sans l’État et sans le peuple, la société en pilotage automatique sans la politique.

    Volonté collective

    On dit que les Français ne veulent plus de la politique, qu’ils trouvent qu’il y en a trop. Et si c’était le contraire? Si dans cette société ébranlée par tant de chocs violents, économiques, sociaux, migratoires, culturels, ils attendaient beaucoup de la politique et que ce qu’ils lui reprochaient c’était qu’elle ne leur réponde plus? Si le grand problème c’était qu’il n’y a plus assez de politique au sens où la politique c’est l’expression d’une volonté collective opposée à tous les déterminismes, à toutes les fatalités, comme une espérance qu’il y a peut-être une autre réponse au fatidique «je n’y peux rien» qui est devenu le leitmotiv des politiciens qui pourtant ont tant promis?

    On imputera comme toujours cet aveu d’impuissance aux contraintes extérieures, aux interdépendances des nations, mais la vérité, c’est que, pour l’essentiel, cette impuissance est imputable aux responsables politiques qui se sont eux-mêmes délestés des moyens d’agir, qui ont pour la plupart contribué à façonner cette idéologie de l’impuissance publique en renonçant au passage au principe cardinal de toute démocratie, celui de la responsabilité politique. Mais en déshabillant le pouvoir politique au profit des juges, en mettant, comme l’écrit Jean-Éric Schoettl, l’ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, La Démocratie au péril des prétoires, en inscrivant dans la Constitution des principes qui permettent aux juges de faire la politique à la place des représentants du peuple, et peut-être demain en consacrant l’indépendance du parquet, quand nous ratifions un traité qui s’immisce dans le droit interne de notre nation de sorte que pour changer nos lois nous devrons obtenir l’accord de tous les signataires, à chaque fois que nous donnons le pouvoir aux marchés sans discernement comme pour l’électricité, à chaque fois que nous ruinons l’autorité de l’État, nous déshabillons aussi le peuple souverain. Quand tout l’establishment politique se rallie à l’idée que l’on commettrait un coup d’État constitutionnel en passant par l’article 11 de la Constitution pour soumettre une réforme de la Constitution directement au peuple sans passer par le filtre parlementaire comme l’a fait de Gaulle en 1962, on déshabille le peuple souverain. À chaque fois que l’on donne un poids particulier dans le débat public à un groupe d’experts comme le Conseil scientifique durant la crise sanitaire ou à un groupe de citoyens tiré au sort comme après le mouvement des «gilets jaunes» ou avec le projet du Conseil national de la refondation, annoncé par le président de la République en peine campagne des législatives comme un magistral pied de nez au Parlement, on déshabille le peuple souverain.

    À chaque fois que l’on démantèle l’État, à chaque fois qu’on le déconstruit, qu’on lui retire les moyens matériels de ses missions, à chaque fois que l’on abaisse son autorité, on déshabille le peuple souverain. La démocratie ne va pas sans l’autorité, mais à chaque fois que l’on utilise la police, les CRS, les gendarmes pour résoudre des problèmes politiques, comme on le fait de plus en plus souvent, on ruine l’autorité de la police et l’autorité de l’État et on déshabille le peuple souverain. En 1963, de Gaulle lui-même retire la réquisition des mineurs en grève qui n’a fait que provoquer l’extension et le durcissement du conflit comme en 1968, le pouvoir gaullien sort de la crise de Mai non en prolongeant l’épreuve de force mais en négociant les accords de Grenelle et comme Mitterrand évite la guerre scolaire en faisant retirer à son gouvernement le projet de loi sur l’école libre.

    Une question de légitimité

    La démocratie ne nécessite pas que tout le monde soit d’accord, elle n’exige pas le consensus, mais elle exige le consentement du très grand nombre, l’acceptation de la loi de la majorité par la minorité, ce qui ne va pas de soi, et par conséquent que le pouvoir qui émane des urnes se fixe à lui-même des limites. Il y a derrière tout pouvoir, toute autorité, une question de légitimité. La légalité est dans le pourcentage des voix obtenu. La légitimité de l’autorité est dans le consentement de ceux sur lesquels elle s’exerce. Quand on apprend aux enfants à détester leur pays, quand on brise le peuple en morceaux, quand on brise ou dissout les liens matériels et spirituels qui l’unissent, et d’abord l’imaginaire partagé ou le sentiment national, la démocratie s’effondre.

    En démocratie, le peuple est roi. Après des décennies d’errements, le roi est nu et il le sait. Ce peuple, ce n’est pas celui que l’on oppose aux élites ou aux riches, ou aux puissants. Ce peuple, celui par qui, au nom de qui et pour qui la démocratie existe, c’est un groupe humain qui a une foi commune en lui-même. Ce peuple, il est comme l’homme révolté de Camus, cet homme qui dit non, «et qu’y a-t-il dans ce non? Dans ce non, il y a: vous avez franchi une limite». Ce non est un oui à une communauté de destin. Il y a toujours une limite au consentement d’un peuple, à ce qu’il est capable de supporter sans se révolter d’une façon ou d’une autre. Ce non ultime, cette révolte, il peut l’exprimer par la démocratie, il peut l’exprimer dans les urnes. Encore faut-il qu’il ait le sentiment qu’il ne vote pas pour rien, que la politique peut quelque chose. Sinon le risque est qu’un jour ou l’autre il s’exprime autrement.

    A-t-on oublié que la démocratie, c’est donner la parole au peuple sans qu’il ait besoin de la prendre de force et que, pour paraphraser Victor Hugo, tout ce que la démocratie perdra, la révolution, ou, en tout cas la violence, le gagnera? Il serait temps de s’en souvenir.

     


    Henri Guaino
      

      


  • Commentaires

    1
    campanule
    Samedi 18 Juin à 19:51

    bien lu le texte, mr Henri Guaino voit juste, un bon homme politique du temps de N. Sarkozy!

      • Samedi 18 Juin à 20:04

        Oui, mais je ne comprends pas l'attitude de Sarkozy, qui "roule" pour Macron.

        Quelle traitrise vis à vis des anciennes "troupes" et adhérents !

        Le monde et la France sont fous ...

         

    2
    FAN
    Vendredi 24 Juin à 17:07

    Trop long à lire!!! Perso, je pense que cette nouvelle manière de gérer aux législatives peut apporter des ouvertures positives à condition que chacun reste à s'exprimer sans se cracher à la figure et penser qu'avant tout ce sont les LOBBIES qui gouvernent!!hihi le fric, toujours le fric!! Il y a de quoi débattre, c'est certain!!!Bisous Fan

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