• la fable de La Fontaine, sur la vie et la mort, toujours d'actualité

    Un article très complet de Valeurs Actuelles du 26 juillet 2021

     

    [Albert] 400 ans de Jean de la Fontaine : la mort et le mourant, rapprivoiser la mort au cœur de la vie

    En ce mois de juillet, la France célèbre les 400 ans de Jean de La Fontaine, son plus célèbre conteur. Son œuvre, aussi connue que sa vie tumultueuse est ignorée, nous a légué 243 fables qui sont autant de leçons de moralité propres à édifier toutes les générations. À travers quatre fables, le fabuliste de Château-Thierry nous invite à réfléchir sur la morale, la liberté, le pouvoir et la mort. Aujourd’hui, l'historien Jean-Marc Albert s'intéresse aux Grenouilles qui demandent un roi, qui nous invite à redonner à la politique le sens du bien commun pour retrouver pleinement nos libertés.
    Illustration de Jean de la Fontaine. Photo © MARY EVANS/SIPA

    L’homme est le seul être vivant à posséder la connaissance et l’appréhension de l’évidence de la mort. Dans son malheur, il a cherché à donner un sens à ce scandale absolu qu’est sa disparition. Aussi loin que remontent les civilisations humaines, la croyance en l’au-delà lui permettait de surmonter l’angoisse de la finitude de son existence. À travers La Mort et le Mourant, La Fontaine, âgé de 57 ans, livre à son lectorat une réflexion délicate, peu commune au milieu de la légèreté de ses Fables, sur la fin de la vie. Avec maturité, il interroge la crainte de l’inconnu, la douleur de la séparation et le besoin d’être rassuré.

    [Albert] 400 ans de Jean de la Fontaine : la mort et le mourant, rapprivoiser la mort au cœur de la vie

    L’absence explicite de la promesse du salut étonne mais le poète a choisi de suggérer l’au-delà en évoquant l’en-deçà. Fidèle à la pensée épicurienne, il nous exhorte à être prêt à abandonner avec sérénité tout ce qui nous est cher pour traverser le chemin. Mais sommes-nous capables de cette sagesse ? L’évacuation de la mort de notre environnement est le fait majeur de la modernité. Les possibilités techniques nous font croire que l’on peut reculer indéfiniment l’échéance de la mort, la précipiter, par l’euthanasie, ou l’abolir, avec le transhumanisme. L’homme s’est pris à croire que la seule frontière qui semblait indépassable pouvait désormais être enjambée. Notre époque a érigé en droit le fait de vivre en bonne santé le plus longtemps possible. Mais la pandémie nous a rappelé les limites que la nature nous impose. Elle a replacé la mort au cœur de nos préoccupations mais avec une frénésie symptomatique de notre incapacité à lui donner du sens. Toute la force du dialogue entre la Mort et le Mourant est là : nous réconcilier avec notre condition de mortel.

    La Fontaine, ou l’ars moriendi en littérature

    Dans cette fable sans animaux où le vieillard se contente de « murmure(er) », La Fontaine donne vie à la Mort par la parole. A-t-il besoin de la décrire tant sa représentation, squelettique, faucheuse, enveloppée de noir, est connue de tous ? Au XVIIe siècle, la mortalité ordinaire reste élevée – un nouveau-né sur quatre n’atteint sa 1ère année. Dans Le loup et l’agneau, le fabuliste rappelle l’inexorabilité de la mort quelles que soient les tentatives de l’agneau pour s’en divertir. Plus il veut s’éloigner de la menace fatale, plus il se rapproche, comme le vieillard, de son funeste destin. Si la mort a envahi la vie, sa nature, comme celle de la génération demeure un mystère. Nul ne sait « ni le jour, ni l’heure », ni ce qui l’attend mais tous s’y préparent.

    Cette attente n’embarrasse nos contemporains qu’à la perte d’un proche ou d’une mort qui nous parait injuste d’autant plus insupportable qu’on n’en a perdu la portée. Alors qu’au temps de La Fontaine, la mort saisit le vif dans son imprévisibilité, notre époque a vu l’horizon de la mort s’éloigner dans le temps et dans l’espace. En rejetant les cimetières hors des limites urbaines, la mort a quitté l’univers des vivants. Les progrès sanitaires ont concentré la fin de vie sur les plus âgés. Guerres, pestes et famines s’étant dissipées, l’échéance de la mort est devenue presque prédictible et partir avant d’avoir franchi un certain seuil est désormais perçu comme une anomalie inadmissible. L’économie morale de la mort s’est dessaisie de l’accompagnement culturel et spirituel que prodiguait le discours sotériologique. On ne veille plus le corps du défunt que l’on fait disparaître le plus rapidement possible. La promesse eschatologique n’est plus entendue, guère professée voire euphémisée dans la liturgie moderne. Le Ciel s’est vidé. Les pompes funèbres ne compensent pas ce manque face à des familles en détresse spirituellement déshéritées qui acceptent de moins en moins leur vulnérabilité. La mort signifie la fin de l’existence sans promesse d’éternité. Il ne reste alors qu’une vie terrestre rétrécie à la capacité de satisfaire ses désirs, une vie où la mort est secondaire face à la hantise de la déchéance physique et morale. La santé est devenue un impératif qui l’emporte sur tous les autres biens de la vie. On comprend alors les angoisses d’une société déprimée et hypersensible devant la pandémie qui réactualise des interrogations qu’elle croyait disparues.

    [Albert] 400 ans de Jean de la Fontaine : les grenouilles qui demandent un roi ou la politique, condition de notre liberté

    Le monde contemporain a été façonné par la conviction que les humains peuvent vaincre la mort

    Ces âmes tourmentées devraient relire La Fontaine pour se rassurer. En épicurien, le poète invite à se préparer sans crainte à la « bonne mort ». Dans son Essai sur la mort en Occident, Philippe Ariès estimait que cette recherche ataraxique avait facilité l’acceptation de la mort. Cet apprivoisement n’a toutefois pas effacé la douleur, ni la culture des larmes comme moyen de consolation et de mémoire du défunt. L’Église n’a pas eu besoin de terroriser les fidèles pour qu’ils insèrent l’imminence de leur mort dans la perspective du salut. La mort non anticipée est ce qui peut arriver de pire en ce qu’elle prive l’agonisant du rachat de ses fautes. L’ars moriendi fait alors d’un évènement soudain et inattendu un long voyage où la mort, publique et rituellement déployée dans une temporalité, se veut édifiante pour les vivants. La Mort de la fable enjoint le « plus que centenaire » à sortir « de la vie ainsi que d’un banquet » plutôt que de s’acharner à se maintenir en vie. Ce « retrait » du monde est aussi une manière de se retrouver, soi-même, avant d’atteindre l’autre rive.

    La bonne mort et la vie bonne

    Mais le vieillard n’accepte pas sa destinée pour des raisons qui nous semblent familières. Il voudrait ainsi décider de l’heure mais l’euthanasie, par-delà la somme de souffrances qu’elle met en jeu, n’exprime-t-elle pas aussi le désir de maîtriser la mort ? A contrario, l’acharnement à prolonger sa vie n’est-elle pas aussi une manière de choisir sa dernière heure ? Yuval Harari affirme que « le monde contemporain a été façonné par la conviction que les humains peuvent (…) vaincre la mort ». Le progrès scientifique semble être en mesure de réaliser la quête immémoriale de jouvence augurant une société sans mortalité. Mais une vie sans fin signifierait la fin de toute vie. Dans Penser la mort, Jankélévitch estime que ce qui ne meurt pas ne vit pas.

    En attendant, « les hommes n’ayant pu se guérir de la mort, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser » dit Pascal. Les libertins évacuent l’idée de mort de leur quotidien en en faisant, non une sanction divine, mais une simple loi de la nature. L’athéisme a accusé cette mise à distance de la mort. « Décéder », emprunté au langage désincarné de l’administration, a remplacé « mourir ». Dans L’angle mort, Régis Debray montre qu’en déréalisant la mort, la société a perdu le caractère inestimable d’une existence authentiquement vécue.

    La mort nous invite à emprunter le chemin d’une nouvelle vie à célébrer. Le ciel des idées de Platon fait de notre âme déliée du corps un fragment d’éternité, ce corps et cette âme que l’espérance chrétienne relie de nouveau dans la promesse de la Résurrection. La mort vaincue, la béatitude nous rend à jamais heureux d’être à Dieu. Comme Marc Aurèle prévenant que nous serons « bientôt tous oubliés », La Fontaine rappelle au lecteur sa fragilité. La conscience de notre finitude n’est pas une malédiction mais notre condition d’être au monde pour être libre.

    Le célèbre fabuliste n’a jamais eu la prétention de changer l’homme.

    La « bonne mort » est une exhortation à la « vie bonne », à « vivre à propos » dirait Montaigne, à rendre notre existence féconde en méditant, en donnant la vie et en accomplissant la sienne. Plutôt qu’à notre propre conservation, la perspective de la mort nous invite à laisser ce qui demeure digne d’être gravé après notre passage, comme l’amour de nos proches. Dans Vivre avec nos morts, Delphine Horvilleur fait de « l’après-vie » l’occasion de nous sentir inscrits « dans une chaîne de transmission qui a rendu possible le fait que quelque chose perdure ».

    La Fontaine meurt à 73 ans emportant avec lui ses vers mélancoliques, « tu vois mon cœur contrit et mon humble prière ; Fais-moi persévérer dans ce juste remords : Je te laisse le soin de mon heure dernière ; Ne m’abandonne pas quand j’irai chez les morts ». Le célèbre fabuliste n’a jamais eu la prétention de changer l’homme. Il sait que, même avec la meilleure des préparations, il ne sera jamais totalement prêt à accueillir la mort sereinement. Sa leçon ultime nous invite à restituer à la fatalité cette part d’imprévu qui donne sens à notre condition d’humain, à l’aventure de la vie.

    La Mort ne surprend point le sage ;
    Il est toujours prêt à partir,
    S’étant su lui-même avertir
    Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
    Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
    Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
    Il n’en est point qu’il ne comprenne
    Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
    Et le premier instant où les enfants des rois
    Ouvrent les yeux à la lumière,
    Est celui qui vient quelquefois
    Fermer pour toujours leur paupière.
    Défendez-vous par la grandeur,
    Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,
    La mort ravit tout sans pudeur
    Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
    Il n’est rien de moins ignoré,
    Et puisqu’il faut que je le die,
    Rien où l’on soit moins préparé.
    Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie,
    Se plaignait à la Mort que précipitamment
    Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
    Sans qu’il eût fait son testament,
    Sans l’avertir au moins. Est-il juste qu’on meure
    Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.
    Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
    Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
    Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
    Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !
    – Vieillard, lui dit la mort, je ne t’ai point surpris ;
    Tu te plains sans raison de mon impatience.
    Eh n’as-tu pas cent ans ? trouve-moi dans Paris
    Deux mortels aussi vieux, trouve-m’en dix en France.
    Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
    Qui te disposât à la chose :
    J’aurais trouvé ton testament tout fait,
    Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait ;
    Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
    Du marcher et du mouvement,
    Quand les esprits, le sentiment,
    Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe :
    Toute chose pour toi semble être évanouie :
    Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus :
    Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus
    Je t’ai fait voir tes camarades,
    Ou morts, ou mourants, ou malades.
    Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
    Allons, vieillard, et sans réplique.
    Il n’importe à la république
    Que tu fasses ton testament.
    La mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
    On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
    Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet ;
    Car de combien peut-on retarder le voyage ?
    Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,
    Vois-les marcher, vois-les courir
    A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
    Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
    J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
    Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.


  • Commentaires

    1
    Lundi 26 Juillet à 10:58

    Merci Dominique de cet intéressant article et du poème si réaliste. Il  est certain qu'il paraît difficile de se préparer à la "finitude"
    Ce mot est curieux.
    Parfois, le fin est brutale. Accident de route, cardiaque, etc... Donc, pensons-y et mettons les papiers en ordre. Ici, c'est fait. Ensuite, impossible de savoir quelle réaction j'aurai lorsqu'arrivera la fin. J'avoue que je suis pour l'euthanasie en cas de maladie incurable. 

    Bon lundi

    2
    FAN
    Vendredi 30 Juillet à 17:55

    J'aime beaucoup le côté ironique de Jean de la Fontaine, donc, avec ce poème sur la fatalité de la mort est tellement exact qu'il me plait encore de le lire!!Bisous Fan

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